Voici le texte que j'ai tapé d'un trait l'autre jour, soyez assez aimable de le critiquer… Le voici :

 

Mes parents biologiques m’ont nommé Thomas Michael Samuel Tredidos.

C’est le nom que j’ai porté entre ma première mort, ma naissance, l’ouverture au monde de l’air et le départ du monde aquatique, doux, chaud et nourrissant du ventre de ma mère.

Je n’en ai aucun souvenir, de cette première mort, mes souvenirs n’ont commencé qu’après ma deuxième mort et le meurtre de mon petit frère, et ma troisième mort, à l’âge de quinze ans, quand mes parents m’ont chassé de leur domicile pour m’envoyer dans le monde de la rue.

Je suis l’homme qui vit et revit, et meurt aussi, parfois dans une explosion de violence, et parfois à petit feu, lentement, dans la douleur et le tourment.

Mais après chaque chute je me relève, après chaque mort je renais, jusqu’à la dernière, ou jusqu’à ce que l’univers soit plus vieux et plus froid, et que je me retrouve seul parmi les miens à revivre dans la condamnation ultime de la solitude totale.

Parfois, pendant quelques années, je suis presque heureux, dans la réalisation des souhaits des hommes, le corps purgé de ses poisons, dans l’amour et la passion, et parfois, durant quelques décennies, je replonge dans l’alcool, les drogues, la folie, le chemin intérieur si plein d’enrichissements au début pour tourner finalement au cauchemar. Alors, je sais qu’il ne me reste qu’une voie étroite et sombre pour mieux émerger de cet océan de souffrance, vivant de nouveau, frais et dispos, plein de vie et de force.

Je crois que c’est cette force qui a fait si peur à mes parents, cette puissance inénarrable qui est au cœur de ma vie.

Par déduction et introspection, je crois que la naissance de mon petit frère à été le déchirement par lequel jalousie et sentiment de rejet de l’amour de mes parents sont entrés en déferlante, balayant tout sur son passage. J’avais alors quatorze mois, le contrôle des naissance n’était qu’un rêve flou, et je n’étais pas souhaité. C’est de ce début difficile que jusque dans mes cellules, j’ai appris à n’être que le second, sauf pied de nez du destin. Et malgré la loi de Murphy, ou loi de l’emmerdement maximum, les pieds de nez n’ont pas manqué.

Mon premier souvenir est celui du meurtre de mon jeune frère si aimé de mes parents. C’était en été, il faisait chaud dans les hautes alpes, où nous cherchions des cristaux pour les revendre à un joaillier. C’était durant le chaotique dix huitième siècle, siècle productif et meurtrier par les maladies et la famine, ainsi que par les innombrables guerres qui ravageaient l’Europe, cette vieille carne putassière.

Nous montions une moraine, pleine de gros rochers, j’avais sept ans et le babillage de mon jeune frère plus bas sur la pente m’exaspérait au plus haut point, aiguillonné par la jalousie : je ne voulais pas qu’il monopolise l’attention des autres, qui me faisait tant défaut. Je me trouvais au-dessus de lui, je me suis baissé, ai saisi à deux mains un rocher plein d’aspérités, et l’ai jeté droit sur lui. Le rocher lui fracassa le crâne, le foudroyant sur place comme le bœuf sous le coup du merlin. Puis à à la cuisse, dont il arracha un gros morceau, l’envoyant bouler,

Il survécu encore deux jours dans un état comateux, et je du écouter les lamentations de ma mère et subir le chagrin de mon père. Je me souviens clairement de ces jours et des actes qui les ont marqué. La culpabilité me rongeait, ainsi que la honte, car malgré tout je l’aimais aussi ce frère chéri, mais il était trop tard pour retenir mon geste. Je gardais le secret, ne sachant si un autre enfant ne m’avait pas vu, toujours est-il qu’aucune accusation contre moi ne fut portée. Je restais ainsi avec ce secret, pour des siècles. L’activation de ma mémoire fut ma seconde naissance, après cet assassina qui fut ma seconde mort. La mort de la complicité avec mon petit frère si plein de vie et de rires dont je partageais les jeux en totale innocence. Déjà, j’étais partagé entre l’amour et la complicité, et la souffrance d’être moins aimé que lui.

Les années suivantes furent morne et pleine du vide de la présence de mon frère. Quand à moi, pas de geste de tendresse de mes parents, pas de mot d’amour, pas d’histoire le soir à la lueur d’une bougie, je côtoyais deux fantômes qui m’ignoraient. C’est moi qui aurait du mourir, pas lui, et le reproche muet de mes parents me minait peu à peu,m’apprenant que la souffrance peut devenir une énergie positive, mais ceci advint plus tard.

Mes trois premières morts furent surtout une mort de l’esprit, dont il n’est pas aisé pour autant de se défaire. Mais j’étais si ignorant de moi-même, si inconscient de ce que j’étais et de ce que l’avenir me réservait, bien que cette innocence ne fut pas bienheureuse.

Mes parents biologique ne se préoccupaient pas de moi ni de mon avenir. A mes quinze ans,toujours submergés par la douleur et le rappel constant de la perte de leur fils que j’étais à leurs yeux, ils firent un baluchon de mes rares vêtements, me donnèrent une pièce d’argent et m’envoyèrent vivre ma vie loin d’eux. Cette pièce d’agent me permis de me nourrir trois jours durant, puis je dus me mettre à voler. Mais je n’étais guère adroit à cet exercice et les marchands du coin se passèrent vite le mot et je devins indésirable dans les boutique ayant pignon sur rue.

La faim me tenaillait, et je devins ami avec les prostituées des rues, qui n’avaient su trouver une place dans une maison close. Pour elles, les passes s’enchaînaient pour quelques piécettes et mes traits fins, presque féminins, me valurent des propositions de clients empressés. La faim étaient omniprésente, torturante, et je finis par accepter une passe. Cela ne me parut pas si terrible et je m’achetais une grosse miche de pain encore chaud que je dégustais voracement.

Cette première passe en entraîna une autre, puis une autre encore, et je devins rapidement la coqueluche des prédateur sexuels, des curés en rupture de ban et des pédophiles.

Je me liais d’amitié avec Louisette, qui faisait le trottoir depuis plus de dix ans et que son physique quelque peu décrépit forçait à accepter les clients les plus étranges, amateurs de fouets et de coups. Elle acceptait ça stoïquement, victime des brutes et privée de souteneur qui aurait pu la défendre.Je refusais tout souteneur pour ma part, ma petite taille dissimulant des muscles puissants, et je portais une lame prête à sortir au besoin.

Louisette m’initia aux grains d’opium, moins cher que le pain, et qui coupaient la faim pour un moment. Je plongeait rapidement et avec délice dans les rêves opiacés, si réalistes, et qui me redonnait un peu de bonheur dans un océan de turpitude et de luxure avilissants.

Mais ce n’était pas la vie dont je rêvais, les clients se ressemblaient tous, venu se libérer de leur tension sexuelle que leur femmes collet monté et catholique imprégnées de la honte du péché refusaient de leur donner. Le devoir conjugal n’était qu’une vaste pantalonnade et les prostituées ne manquaient certes pas de clients.

Ecoeuré finalement par leurs désirs si communs, je décidais de partir, de quitter ma haute savoie natale et de monter à Paris. Je n’avais d’autre projet que de me faire prendre comme apprentis, quelque soit le métier, et de devenir un honnête commerçant.

Mais après un long voyage à pied, arrivé à la capitale, je me rendis vite compte que sans lettre de recommandation mes chances étaient maigres de trouver un apprentissage.Le puissant gang des voleurs m’avaient repéré dans mon isolement,et c’est d’eux que je devins apprentis. J’appris à découper une poche pour en vider le contenu, à heurter un quidam pour lui voler sa bourse dans une bousculade, remettant mon butin à un complice, bref, j’étais entouré bien que mes gains disparurent dans les poche du grand maître des voleurs, Vertigo, un obèse répugnant avide d’argent, qu’il dépensait intégralement en nourriture, laissant ses troupes crever de faim, me laissant à peine de quoi manger. J’eus recours de nouveau aux grains d’opium et appris à fumer la pipe des délices. Mais l’opium ne nourrissait pas et je devins en quelques mois d’une maigreur squelettique. De plus, l’accoutumance fit son œuvre et je ne pus plus me passer d’opium sans être malade du manque.

Marcellin, un souteneur, s’était mis en tête d’être mon proxénète. Malgré mes refus direct, il insistait et voulait me faire arrêter l’opium. Il me donna rendez-vous sous le pont des arts,et me fit une morale très agressive sur la nécessité de se faire protéger et arrêter l’opium. Mon couteau me démangeait dans ma poche. Il voulu me frapper au visage, ça ne fit ni une ni deux, je sortais ma lame et la plantais profondément au niveau du coeur. Il s’écroula comme une masse, foudroyé, touché à cet organe vital. Je ne savais pas trop quoi faire, pour finir je le balançais dans la seine, espérant n’avoir pas eu de témoins. Mais les quais semblaient déserts, ce qui me rassura un peu.

Je me décidais à arrêter l’opium, à raison d’un grain tous les trois jours. Je verrais bien si j’allais tenir le coup, quitte à diminuer le dosage. J’étais à 40 grains par jour, ce qui constituait une dose importante. Il fallait que j’arrête cette saleté et que je me remplume. C’était la première fois que je luttais contre mon pire ennemi, moi-même. Mes pulsions me torturaient, et je continuais à voler, malade comme un chien. Il me fallait bien manger.

Une mauvaise surprise m’attendait sur le grabat qui constituait mon lit : mes affaires avaient été fouillées et mes grains d’opium avaient disparu. Je n’avais pas les moyens d’en racheter, quand à en voler, il aurait fallut passer la garde rapprochée de Vertigo, qui seul avait le pouvoir de commettre un tel vol.

Mais j’étais fou furieux, aiguillonné par le manque, j’aiguisais la lame de mon couteau et partait en direction de l’antre du maître des voleurs.

Il ne servait à rien de se présenter, ses sbires me connaissaient. Seulement ils ne m’avaient jamais vu dans la folie meurtrière dans laquelle je me trouvais. Je ne cherchais même pas à discuter, j’égorgeais le premier qui s’approchait, sur de lui. Je me laissais tomber au sol et sectionnait les deux tendons d’Achille de second mataf, qui s’écroula en hurlant. Le troisième fut beaucoup plus prudent, vu ce qui était arrivé aux deux premiers. Il voulu me saisir au cou, probablement pour m’étrangler, je plantais mon armer au milieu de sa main et lui fit faire un quart de tour, brisant les os. J’arrachais ma lame et la plantais dans son foie, il se recroquevilla, ce qui me permit d’arracher ma lame et de la planter dans son rein droit. Les blessures au reins sont parmi les plus douloureuses, il se mit à braire comme un porc qu’on écorche. Je n’avais pas le moindre remord, j’étais submergé par l’adrénaline.

Je pénétrais dans l’antre de Vertigo, qui était tout pâle.

- Allons, petit, tu sais bien que je suis ton ami, s’il y a un problème on peut le régler à l’amiable…

- Rendez moi mes grains d’opium et je m’en irais.

- De l’opium tu dis ? Je ne trafique pas ce genre de poison. On a du t’induire en erreur…

- Pas d’erreur, mes grains, maintenant. Ou tu connaîtras la danse de ma lame.

- Et si je te trouvais ce que tu cherches, pour demain par exemple, qu’en dis-tu ? Tu n’aurais pas longtemps à attendre et tu serais satisfait…

- Demain, le temps pour vous de réunir vos homme de main, très peu pour moi. Tu vas comprendre ce que maintenant veut dire.

Je m’approchais du poussah,lui prit la main droite. Il tenta de la retirer de ma poigne, mais ma prise était trop solide. D’un geste vif et précis, je lui tranchais l’index droit. Il se mit à gémir et à pleurer, hoquetant de douleur.

- Mon opium, ou tu perdras un autre doigt.

- je ne les ai pas, je te le jure sur ce que j’ai de plus précieux…

le majeur resta accroché à un bout de peau, mais il ne s’en servirait jamais plus.

- Il te reste huit doigts, et je m’impatiente. Je pense que je vais passer à la vitesse supérieure… Tes pouces peut-être.

Attends, attends, je n’ai plus tes grains,mais j’ai du laudanum et de l’opium à fumer,largement plus que tes grains.

- montre moi !

Il ouvrit un meuble finement travaillé,qui découvrit une armoire forte. Ses doigts coupés dégoulinaient de sang, il laissait des traces sur tout ce qu’il touchait et gémissait sourdement en s’activant. L’armoire ouverte, celle-ci ouvrit à mes yeux un véritable trésor:de gros blocs d’opium noirâtres et suintant leur huile,une quinzaine de bouteilles de laudanum, et une vingtaine de grains d’opium.

- Alors, tu vois, je te l’avais dit, hein ?

- Donne moi de quoi emballer tout ça.

- un sac, j’ai un grand sac.

Donne!il se leva avec la difficulté des obèses morbides pour ce genre de mouvements, farfouilla un peu dans ses affaires et trouva enfin un grand sac, qu’il me tendit. Tandis que je vidais l’armoire forte pour remplir le sac, je lui dis :

- Si tu envoie tes chiens de chasse après moi, je les tuerais et je reviendrais te voir. Je te couperais tous les doigts, les lèvres, le nez et les paupières. Alors ne fait pas l’imbécile.

J’avais tué deux hommes et gravement handicapé un troisième, et je n’en avais aucun remord. C’était eux ou moi.Ce siècle était le plus impitoyable que je connus, même par la suite.

Je savais pertinemment qu’il n’aurait d’autre choix que d’envoyer ses hommes à ma recherche, il avait perdu son honneur et ses réserves, mais pas son statut de potentat des voleurs. Il ne me restait qu’à fuir le plus vite et le plus loin possible. Mais au moins avais-je de quoi me sevrer de l’opium.

Je rentrais aussi vite que possible dans la minable mansarde pleine de cafards qui abritaient mes nuits, emplit un sac a dos de mes maigres vêtements, et laissait derrière moi un passé sans gloire.

Je me dirigeais au sud, passait Dijon, puis Lyon, pour arriver finalement à Aubenas. Fatigué par ma longue marche et le manque léger qui était en toile de fond de mon sevrage, je trouvais une ruine avec un toit à peu près préservé et m’y installais, espérant ne pas être dérangé par un propriétaire agressif. Mais j’en doutais un peu, vu l’état de la masure.

Je profitais de cet abris pour baisser un peu plus le laudanum et l’opium. J’avais fini depuis longtemps les vingt grains d’opium, je ne dormais plus que deux ou trois heures par nuits et mon corps entier était courbaturé, mes muscles était en tension perpétuelle et je ne parvenais pas à trouver de position confortable. Je maudissais ma folie d’avoir cédé à ce poison, oubliant que je n’avais guère le choix. J’aurais du remercier Louisette au lieu de la maudire, ses mixtures m’avaient gardé debout malgré une faim dévorante.Mes intestins semblaient vouloir s’éclipser de mon corps et faisaient savoir leur mécontentement en se vidant à raison d’une dizaine de fois par jours. Mon dos était raidi par la souffrance et je ne parvenais pas à me détendre. J’avais soi trop chaud soi trop froid, mais je préférais encore la chaleur, qui calmait encore mon corps tendu comme un arc.

Nul âme qui vive dans ces parages, personne pour troubler ma retraite de douleurs, et j’en étais fort aise. Je mangeais des baies, piégeais quelque lièvres imprudents, bien que ma technique de piègeage soit des plus rudimentaire. J’étais un enfant des villes, et la survie dans les monts entourant Aubenas laissait à désirer. Mais, pressé par la nécessité et une certaine habileté, je parvenais à me nourrir, fut-ce d’insectes et de champignons dont j’ignorais généralement s’ils étaient comestible ou non. Je me fiais à ma chance et à ma résistance hors du commun.

Je profitais de mon temps libre en journée pour retaper la chaumière. Après deux semaines d’effort, j’en avais fait un endroit vivable, à défaut d’avoir été travaillé par des artisans doués dans leur art. Je n’étais qu’un pâle amateur, mais j’étais à l’abri des vents et de la pluie, et les nuits d’été étaient agréablement chaudes. Incapable de dormir plus de deux ou trois heures, je passais le reste de la nuit le regard perdu dans les flammes de mon foyer, à ressasser vainement le passé.